Jeudi 17 juillet 2008

ou comment faire vivre les identités francophones

par Edgard B. Bokoko

 

Vaste programme que celui de faire vivre les identités francophones !

Tous les enseignants de français en perçoivent bien la nécessité, voire l’urgence. Que ce soit en décodant certaines attitudes des élèves en classe, les uns envers les autres ; ou que ce soit au détour d’un vers, d’une phrase évoquant une réalité historique si éloignée de celle des apprenants qu’elle nécessite des explications d’ordre culturel et historique :

« Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs » (« À une dame créole » dans “Spleen et idéal”, Les Fleurs du Mal, Baudelaire) ; « O qui dira les torts de la Rime ? / Quel enfant sourd ou quel nègre fou / Nous a forgé ce bijou d'un sou / Qui sonne creux et faux sous la lime ? » (« Art poétique », Jadis et naguère, Verlaine).     

Nombreux sont les textes littéraires qui renvoient une image négative du Noir, image que refuse d’accepter l’enfant noir, bien évidemment.

La question n’est pas tant de savoir pourquoi faire vivre les identités francophones, singulièrement en Afrique où les réalités ethniques se doublent aujourd’hui de réalités politiques qu’avivent des antagonismes de tous ordres.

La question essentielle est de savoir comment faire vivre les identités francophones.

Certes, on pourra évoquer telle expérience ponctuelle, suggérée par un concours de la FIPF « correspondances de classes », qui nous a permis d’échanger de longues semaines durant avec une classe de Madame Bohémier-Carron au Qébec en 2003-2004.

Certes, on pourra évoquer, à l’occasion de la Journée Internationale de la Francophonie, le 20 mars, telle conférence, telle activité.

Mais faire vivre les identités francophones constitue-t-il, dès le début de l’année, un centre d’intérêt (susceptible de devenir une séquence d’études) pour l’enseignant de français ?

Les contraintes des programmes scolaires et des horaires incitent très souvent les enseignants de français à parer au plus pressé. Cependant, pour peu qu’ils remarqueraient que les contes gabonais de Raponda-Walker et les Fables de La Fontaine sont au programme en 6ème et en 5ème, ils pourraient faire vivres les identités francophones à travers une séquence d’études que nous intitulons provisoirement : « l’animal, masque de l’homme : analyse des rapports d’intertextualité entre fables françaises et contes gabonais ».

Cette séquence permettrait d’évoquer les enjeux culturels et littéraires de la thématique retenue et en particulier « traduire en français, un défi culturel ». En effet, ce travail permet de faire comprendre aux élèves qu’un écrivain (Raponda ici) est souvent, consciemment ou inconsciemment, influencé par d’autres écrivains ou d’autres lectures antérieures (Les Fables de La Fontaine). Et partant, qu’il est difficile d’accepter l’Autre dans toute sa différence, sans être tenté de l’assimiler, voire de l’apprivoiser (comme dit le Renard dans Le Petit Prince) en niant l’originalité de sa culture pour mieux imposer la sienne.

 

André Raponda-Walker est né le 19 juin 1871 au village Louis, de père anglais et de mère mpongwè. Il fera ses études primaires et secondaires chez les Pères du saint-Esprit de Libreville et deviendra à 28 ans, le 23 juillet 1899, le premier prêtre gabonais. Au cours de ses diverses affectations dans l’intérieur du pays, il apprend de nombreuses langues du Gabon. Il publie Les contes gabonais en 1953, réédités et complétés en 1967.

Les contes gabonais contiennent 155 contes de 22 ethnies du Gabon. L’auteur distingue dans la préface « les contes de fées ou récits merveilleux dont les acteurs sont des esprits, des contes proprement dits, apologues, fables où défilent gens et bêtes. » Ces mots révèlent déjà que pour l’écrivain, les contes gabonais correspondent aux fables de La Fontaine…Ce que notre travail a permis de confirmer, tant sur le point de l’écriture que de la structure et de la morale de certains contes…

Nous présenterons le corpus de contes et de fables retenus, les ressemblances comme les différences dans les thèmes et les rôles incarnés par les animaux avant d’évoquer les possibilités d’exploitation pédagogique.

  

Corpus de contes et de fables retenus

L’ouvrage le plus utilisé pour cette étude a été celui de Raponda-Walker : il est le plus accessible, le moins coûteux et le plus diversifié car portant sur l’ensemble des cultures gabonaises. Les contes présentés sont en général assez courts, ce qui peut faciliter une utilisation en contexte scolaire.

 

Ressemblances et différences dans les thèmes et les rôles incarnés par les animaux

Des comparaisons entre les Fables et les contes de Raponda-Walker peuvent être établies. Nous n’en retiendrons que quelques unes, parmi les plus évocatrices, réparties selon des thèmes puis selon des rôles.

Les thèmes :

·        Conséquences de l’imprévoyance, de l’imprudence : chez La Fontaine (le chat et le vieux rat ; l’hirondelle et les petits oiseaux ; le rat et l’huître ; le chat, la belette et le petit lapin ; la belette entrée dans un grenier ; la cigale et la fourmi), chez Raponda (les animaux et le manguier sauvage ; le léopard et la tortue –avec une conclusion tirée de La Fontaine, le rat et l’huître- ; le rat fouisseur et le porc-épic)

·        Vanité et présomption : chez La Fontaine (la colombe et la fourmi ; le lion et le moucheron ; le lion, le singe et les deux ânes ; la tortue et les deux canards ; le corbeau et le renard), chez Raponda (le devin et la mouche ; l’éléphant et le moustique)

·        Condamnation des vices : chez La Fontaine (le lion, le loup et le renard) , chez Raponda (la tortue débitrice du léopard)

·        Renversement comique de situation : chez La Fontaine (le renard et la cigogne), chez Raponda (le singe et la tortue)

 

Les rôles :

·        La ruse dépourvue de scrupule, voire accompagnée de méchanceté et de cruauté est incarnée chez La Fontaine par le renard et chez Raponda par la tortue, l’antilope ou le caméléon.

·        Le roi des animaux est le lion chez La Fontaine et le léopard chez Raponda.

·        L’animal physiquement fort mais victime de la ruse à cause de sa bêtise est le loup chez La Fontaine et le léopard chez Raponda.

·        L’intelligence sans malveillance n’a pas d’équivalent chez La Fontaine mais est incarnée par l’antilope-souris chez Raponda.

    

Les possibilités d’exploitation pédagogique

·        Compréhension écrite : choix de fables et contes qui se prêtent facilement à la comparaison. On mettra l’accent sur les ressemblances entre les thèmes et le déroulement de l’histoire ainsi que la morale dégagée. Les différences seront essentiellement d’ordre culturel.

·        Expression écrite : après lecture, étude de différents fables et contes. Demander aux élèves d’illustrer par écrit un proverbe par un conte avec un choix des personnages animaux effectué en fonction d’une caractéristique précise de l’animal choisi et en liaison avec le thème du proverbe.

·        Expression orale : un conte choisi par un élève ou un petit groupe doit être dit et non lu : apprendre à intéresser les autres, à varier les intonations, les tournures, à capter et à garder l’attention. Ce travail pourrait être utilement mené avec l’aide de vrais conteurs. Variante : raconter en langue maternelle puis traduire en français.

 

Par Edgard B. Bokoko - Publié dans : Pédagogie
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus